« Tonie avale son café et mange debout près du plan de travail. Les bracelets à son poignet cliquettent dès qu’elle porte la tasse à ses lèvres ou qu’elle jette un coup d’œil à sa montre. Il trouve qu’elle crée une atmosphère propice à la quête, l’honneur. Elle va prendre le train de sept heures cinquante comme le soldat rejoint son régiment avant une campagne. Elle ne pensera pas à lui de toute la journée ; elle ne pensera pas à Alexa, ni au soleil qui se déplace en pans dorés sur les lattes du parquet, au tic-tac de l’horloge dans l’entrée, aux bruits des voitures et aux voix qui parviennent de la rue avant de s’évanouir, la journée s’écoulant dans la maison, la traversant irrémédiablement jusque dans son cœur et ses fibres. Ne pas y penser exigera du courage mais il sait que, d’un autre côté, elle en retirera un plaisir rudimentaire. »
Scènes de la vie conjugale
Thomas Bradshaw a abandonné un métier lucratif pour se consacrer essentiellement à deux choses : sa famille et sa pratique quotidienne du piano. Sa femme, Tonie, est une universitaire ambitieuse, passionnée, et… insatisfaite. Les Variations Bradshaw raconte une année de leur vie. Une année de crise, et de révélations. En inversant les rôles – l’homme au foyer, la femme carriériste – Rachel Cusk dissèque les guerres conjugales, les conflits intimes, cette barbarie du quotidien qui était au centre d’Arlington Park. C’est Woolf qui rencontre Bergman avec l’esprit grinçant des séries anglo-saxonnes d’aujourd’hui. Les Variations Bradshaw est un livre cruel d’une justesse absolue sur les frustrations, les ambitions déçues et les espoirs qui animent ces Anglais de la classe moyenne, incapables de se résigner à abandonner la « chasse au bonheur ». »